Entretien avec Anita Lobel

 

Lorsque vous illustrez des contes, vous apportez par votre illustration une interprétation spécifique,
particulière. Comment " travaillez-vous " cette illustration : découpages, points de vue, rythme, etc…

Ma première réaction à tout manuscrit qui m'est envoyé est à la fois enthousiasme et terreur. D'abord : " Formidable ! Du travail ! On veut encore de moi ! " Puis : " qu'est-ce que je fais maintenant ? Et si c'était fini ? Et si je n'arrivais plus à illustrer ? Plus jamais ? " Puis, comme une petite fille sage, je m'installe et je commence à faire mes devoirs. Un nouvel enthousiasme plus raisonnable prend place. Un concept se suggère à moi et les images commencent à danser dans ma tête.

Avec mes propres textes, que je finis parfois longtemps avant de travailler les images, je porte les idées visuelles dans ma tête tandis que j'écris. Souvent je crée ces textes uniquement pour avoir une fondation sur laquelle suspendre les idées picturales qui m'intéressent. {C'est le cas de tous mes abécédaires. J'avais une grande envie de faire un livre sur les fleurs alors j'ai créé "Alison's Zinnia" ("Le zinnia d'Alison"). Pour l'ouvrage qui l'a finalement accompagné, "Away from home" ("Loin de la maison"), je voulais dessiner des immeubles. "On Market Street" ("Les Marchands de la Grand-rue") mettait en scène toutes les images colorées avant qu'Arnold ait écrit le poème qui ouvre et qui ferme le livre. Ces livres sont essentiellement un sujet répété avec une variante.}

Le plus amusant dans une histoire conventionnelle est d'en faire le découpage et, sur d'innombrables feuilles de papier calque, crayonner, crayonner, crayonner. Ça ressemble un peu à l'improvisation que fait un danseur lorsqu'il court d'un côté de l'autre d'un plateau de répétition.

Puis je décide quel sera le rythme, quel sera le point focal, quoi mettre dans les fonds, quoi comprimer en fonction de la quantité de texte, quoi résumer.

Par exemple, dans Crapauds et diamants, l'apparition que représente la silhouette de la vieille dame/jeune dame à côté du puits est un rappel de toutes les manifestations de ce personnage dans le conte classique. Le moment parle aussi de la métamorphose, qui est un renvoi à la sensibilité dix-septième de Perrault et de l'origine française de l'histoire. Quand Francine rentre à la maison avec ses offrandes maudites de serpents et de crapauds, je montre les deux manières différentes de perception de la bonne fée/méchante sorcière des sœurs. Au-dessus de leurs têtes, un double portrait n'est pas sans rappeler les images magiques dans les tableaux religieux classiques. Plus tard, quand Renée, qui s'est rassurée en comptant tous les talents avec lesquels elle peut affronter un emploi futur, s'endort, j'ai résumé toute sa réflexion dans un seul dessin de son rêve.

Quand je commence à travailler, je ne démarre pas nécessairement au début. Je n'ai pas toujours confiance dans le premier, le second ou le troisième dessin terminé. J'ai parfois immédiatement refait un dessin. Mais dans une histoire, un dessin informe un autre et l'on ne peut pas vraiment juger du résultat jusqu'à ce que beaucoup de dessins aient été accumulés. C'est mieux de foncer, attendre que tous les dessins soient terminés. Puis décider si quelque chose a besoin d'être refait.

J'adore illustrer les albums classiques et creuser pour trouver leurs sous-titres. Mais essayer d'uniformiser le caractère, le détail de l'environnement et les costumes page après page, particulièrement quand les personnages portent toujours le même costume et ne quittent jamais leur environnement, la répétition est ennuyeuse.

Dans "Princesse Boule de Fourrure" le personnage change éventuellement de robe. Mais il y avait toute cette fourrure et ces cheveux interminables ! Ils n'en finissaient pas ! Puis il y a quatre scènes de cuisine répétées. Même si je varie la taille et les angles de la cuisine ainsi que les plats et la nourriture sur la table, il fallait bien évidemment que ce soit la même cuisine. Beaucoup de répétition ennuyeuse était requise. Il y avait aussi trois scènes de bal. Dans la première, je montre le moment où le prince accueille Fourrure à la porte, dans la seconde, elle s'apprête à s'enfuir. La cour et les musiciens sont tous dans le fonds. Dans la troisième, le couple danse. L'attention est portée sur les deux mains alors que le prince glisse la bague sur le doigt de Fourrure. Dans toutes ces scènes quasi hermétiques, il y a beaucoup de répétition sur les colonnes et sur les carreaux du plancher.

L'aspect "jeté" des crayonnés promettent beaucoup. En comparaison, la finalité du dessin terminé semble irréversiblement fixée à jamais. Et pourtant, je peux être parfois obsessionnelle dans mon plaisir de rendre les petits détails. Surtout avec un tapis par terre ou un papier mural ou un bout d'architecture farfelu. Le petit personnage inséré dans une colonne de la scène de la cour dans Crapauds et diamants m'a donné beaucoup de plaisir. Il devait rester nu. Mais connaissant les bibliothécaires américains, j'ai décidé un compromis et j'ai recouvert son sexe avec un peu de tapisserie.

Vos portraits en gros plans donnent une personnalité très marquée aux héros.
Ils sont aussi très marqués dans le temps. C'est un parti pris délibéré ?

J'aime me servir de portraits. Ils me permettent souvent de glisser un regard en avant ou en arrière et je me place alors derrière le texte pour mettre en avant ce qui n'est pas dit. Ou bien s'il n'y a pas assez de place pour une illustration linéairement narrative. Dans Princesse Boule de Fourrure, quand le roi annonce à sa fille son mariage imminent, il n'y avait aucune place pour aller derrière les scènes pour montrer l'ogre dans son château avec son argent etc. Et pourtant il était important de le rendre visible pour que le lecteur puisse être doublement convaincu qu'il n'était pas un prétendant acceptable. Et rendre l'horreur que ressentait la princesse réel. En introduisant l'ogre possiblement vaniteux entouré d'argent dans un portrait énorme, je me référais aux habitudes des mariages arrangés et aux portraits qui étaient envoyés en préambule par les prétendants et les fiancées.

Cette belle dame est un livre fait entièrement de portraits. C'est moins ennuyeux de travailler sur un livre dans lequel le personnage change de page en page. La mère quitte l'enfance pour devenir femme. La petite fille qui raconte l'histoire reste la même. Mais je la fais bouger d'une pièce à l'autre. Ainsi, quand elle montre les photos du doigt et répète la phrase "C'est ma mère", j'ai un nouvel environnement dans lequel la mettre. Puisque la petite fille est le vaisseau à travers lequel la mère est montrée dans les grands dessins, je la mets de dos, et la fais se retourner une fois seulement quand elle dit : "Le commencement". Même si c'était une vraie décision conceptuelle et non de la paresse, ça m'a sauvé de l'ennui de repeindre le visage de la petite fille de nombreuses fois.

La notion de transmission culturelle est très présente dans votre production. C'est un choix ?

Le Nain géant est une variante du thème Un étranger au paradis. Ici je me suis intéressée au changement léger de scène. Je pouvais facilement l'illustrer dans un style conventionnel de l'ouest. Mais j'ai plutôt décidé de placer l'histoire au Japon. Les seuls changements dans le texte étaient les noms et la nourriture. Le costume du vilain nain géant, inspiré du nain moyenâgeux de Par Lagerqvist, avait une place logique dans un environnement japonais. Il représente ainsi les portugais envahisseurs et prédateurs. Pour les costumes et les expressions faciales, j'ai regardé des estampes japonaises ainsi que des grimaces classiques des théâtres Kabuki et Noh. Et je me suis mise en kimono, j'ai essayé différentes poses et j'ai fait des grimaces "japonaises" devant la glace. Je le fais souvent, pas seulement pour voir à quoi ressemble l'expression, mais aussi pour le sentir dans mes tripes.

Quel rôle joue la couverture pour vous ?

Une couverture doit vous inviter, donner un indice, résumer l'âme du livre. De la même façon qu'une ouverture doit vous inviter dans le drame musical. Pour exemple, prenons la couverture de Cette Belle dame qui montre le dos de la mère et de la fille. Ce pourrait être un moment qui vient après la dernière page du livre. La mère et la fille ne devraient pas encore nous faire face parce que nous, les lecteurs, ne les connaissons pas encore. J'ai souvent pris un dessin intérieur qui semble approprié pour la couverture. Ces dernières décisions se prennent généralement avec le directeur artistique et l'éditeur.

À quel moment pensez-vous aux lecteurs quand vous faites vos livres ?
Pensez-vous aux parents des enfants (ou autres adultes) qui vont lire le livre quand vous le faites ?

Pour que mon travail reste frais, je m'entoure de livres, de photos, de coupures de presse… de livres d'art pour la référence historique… de livres sur la nature et des photos pour les paysages et les dessins d'animaux.

Je dois avouer que je fais ce que je fais et je ne pense pas à mon public. Dans ma tête d'adulte, je ne peux pas m'empêcher d'être guidée par le bagage que j'ai accumulé. Dans la limite de mes possibilités, j'essaie d'extraire tout ce que je peux des textes qui me sont remis. En fin de compte, ce qui reste sur la page est plutôt naïf et sans prétention.

Entre l'idée de départ, le projet, la préparation et le résultat final (le livre), qu'est-ce qui est le plus ennuyeux ?

À la fin, j'oublie très vite l'ennui et les difficultés. Les livres sont si bien imprimés maintenant. Quand les épreuves reviennent, quand plus tard les livres reliés arrivent, j'ai oublié l'ennui. Le livre fini est propre, il sent bon la colle, il est reluisant.

J'adore les éditions étrangères. Les éditions françaises et japonaises ont été particulièrement bonnes et satisfaisantes.

Que retrouve-t-on de votre enfance dans vos livres ?

Je passais un temps fou dans les églises en Pologne. Mon attirance pour les mots, la scène et la musique semblent provenir directement de la musique d'église, de mon amour de la messe en latin, des nombreux dessins sur les murs des églises, des vitraux qui mettaient en avant la vie de la Vierge et les stations du chemin de croix. Il y a des opinions avisées qui font le procès des textes illustrés. Des avis qui disent que les dessins volent au lecteur sa capacité d'imaginer les personnages et l'environnement d'une histoire. J'aime les albums justement parce que les images sur une page sont tout simplement le " plus " qui permet une autre lecture.