Quel est le livre de votre enfance ?
Je me souviens de Valériane, dans une collection de petits livres cartonnés. Une image reste gravée dans ma tête : celle où la petite fille nommée Valériane tombe d'un avion et se sert de
sa robe plissée vert et rouge comme d'un parachute pour atterrir sur le dos d'un train.
Décrivez votre atelier et votre table de travail
C'est un endroit un peu comme une bulle, à l'extérieur de la maison. Il faut traverser un petit pont de bois, au milieu du jardin. Deux fenêtres, l'une à l'est, l'autre à l'ouest éclairent les murs peints en touches de chiffon jaune très pâle. Les meubles à tiroir accueillent l'un des feuilles vierges, l'autre les dessins publiés.
Ma table de travail : le sol en parquet.
Qu'auriez-vous voulu faire si vous n'étiez pas devenue auteur-illustrateur ? Quels regrets en gardez-vous ?
Mille choses. J'aurais aimé, entre autre, suivre des études de lettres classiques ou de latin…
mais l'illustration est arrivée au détour du chemin dans un couloir des beaux-arts.
À quel moment avez-vous décidé de devenir auteur-illustrateur ?
Quel a été le moment décisif pour votre carrière ?
Des images très fortes me sont apparues après la lecture de Virginia Woolf que j'admire beaucoup. J'en ai réalisées deux en dessin au trait, l'un au rotring, l'autre au stylo bille en très grand format. Ils ont occupé tout mon temps et mes pensées pendant un trimestre. Je suis allée alors les présenter au Monde et au Magazine Littéraire qui ont été intéressés. Ensuite cela s'est fait progressivement au gré des rencontres.
Quelles sont vos influences ? Vos inspirations ?
J'aime l'univers de Lisbeth Zwerger. J'adore passer des heures dans les musées de nos capitales européennes, du Quattrocento à Soulages en passant par Bacon ou Giacometti. J'ai besoin également du théâtre et du cinéma, des concerts et des spectacles de cirque. Si je ne pouvais plus me nourrir des autres arts, j'aurais l'impression d'être mutilée. Je ne pourrais peut-être plus créer.
Comment choisissez-vous le nom de vos héros ?
Dès que je trouve l'histoire, le personnage apparaît ainsi que son nom, comme sous l'effet d'un révélateur. Comme le parfum d'une fleur, comme une intuition.
Qu'aimez-vous le plus dessiner ?
Tout, sauf les machines très réalistes.
Qu'est-ce qui vous est indispensable pour écrire ? Pour dessiner ?
Une tasse de thé et un échange régulier avec les arts ; le soutien d'amis chers.
Retrouve-t-on des gens de votre connaissance dans vos livres ?
Pas directement ; le regard de mes proches modifie parfois ma perception. Peut-être Trompette m'a-t-il été inspiré par mon fils, son caractère, ses refus, sa façon de vagabonder dans l'imaginaire…
J'aimerais trouver pour ma fille une princesse baroque, un personnage joyeux, original. À suivre…
Qu'est-ce qui est le plus passionnant dans votre métier ?
C'est de faire rêver les enfants et de voir que parfois que j'y réussis un peu. C'est mon plus beau cadeau.
Vous êtes influencée par les contes ?
On est influencé par toutes sortes de choses différentes. Dans Les lérots du vent, il y a une sorcière, typique de contes ; dire que je suis influencée, comme pour les images dont on s'imprègne et que l'on ressort à un moment ou à un autre, ce n'est pas voulu. Cependant je me sens très habitée par les contes, certainement plus que par le monde de la réalité. Si je suis dans le réel, j'ai besoin d'aller chercher le conte, l'extraordinaire.
Pour Les lérots du vent, vous êtes partie des images. C'est le cas pour les autres livres ?
Non, je démarre du texte. Je travaille d'abord le cheminement de l'histoire pour que ce soit cohérent. Il y a des images qui viennent au fur et à mesure que les mots viennent, elles viennent en transparence. Mais j'élabore d'abord le texte ; j'ai eu trop de mal avec Les Lérots du vent qui n'était pas assez construit. J'élabore le texte avec mon éditeur, ensuite ce sont les images qui vont rectifier le tir de dernière minute. D'abord, il y a les images les plus fortes. Puis je suis le cheminement du livre.
Quels sont les critères d'une histoire qui vous satisfait ?
Dans Trompette, je voulais partir de l'imaginaire d'un petit garçon. Ce qui me semble important, c'est de faire partir le lecteur dans un univers totalement différent et surtout hors cette réalité qui est si prégnante. Une histoire intéressante vous emmène dans un voyage, elle vous fait partir.
Quand je crée le texte, c'est une musique. D'ailleurs j'écoute de la musique en même temps. Je me laisse aller au fil de l'histoire. Il se trouve que ce sont des phrases musicales qui me viennent à l'esprit. D'ailleurs j'ai même tendance à chanter les phrases. Parfois c'est très gênant. Mais pour élaborer une histoire j'ai besoin de ce rythme musical. Ensuite j'épure, et j'essaie de faire quelque chose de moins chanté.
Je pars à la fois d'une trame rigoureuse et construite, et puis du chemin de fer. Ensuite les images qui naissent de cette histoire amènent parfois d'autres mots, des simplifications, des explications. Parfois l'image devient redondante et, dans ce cas, je suis obligée de retravailler le texte pour l'enrichir.
Est-ce que vous pensez au lecteur quand vous faites vos livres ?
Je ne pense jamais au lecteur qui va feuilleter le livre, sinon ça me panique et ça m'angoisse. Il y a tellement de lecteurs et donc tellement de lectures possibles. J'ai deux enfants, et avec leurs amis, je vois un imaginaire, un univers, et ça m'aide pour démarrer une histoire. Quand je crée ou quand j'invente, je ne pense absolument jamais au regard extérieur ; je suis dans mon univers, dans ma bulle. Je me laisse complètement porter par une histoire que j'ai surprise au vol.
Entre le départ et l'arrivée, qu'est-ce qui est le plus difficile ?
Le départ, évidemment. Le départ, parce que tout est possible. Puisque toutes les pages blanches, j'angoisse d'avoir une histoire cohérente, d'avoir la bonne histoire. Il y a tellement de possibilités quand rien n'est démarré, c'est comme si j'avais des milliers de chemins devant moi et je dois en choisir un seul.
Comment démarre un nouveau livre ?
C'est un peu comme un parfum que l'on commence à sentir et puis progressivement, il entre en vous ; soudain il faut en faire quelque chose. C'est le départ. Une impression s'inscrit dans l'air. Une porte s'ouvre et un projet commence à m'habiter. Il devient indispensable de commencer très vite, et les éléments extérieurs qui m'en empêchent deviennent intolérables.
Le plus amusant ?
Le démarrage des images. Et l'assemblage de l'histoire et des images. Le fait de voir le tout sous forme de livre.
Quand j'ai démarré dans ce métier, je faisais beaucoup de choses, mais je n'avais pas d'éditeur. Et maintenant, il y a cet objet que j'ai créé - tout à coup je peux avoir quelqu'un en face de moi qui dit : " j'ai vu ton livre, mon fils l'a adoré… " C'est complètement excitant.
C'est vraiment un métier particulier. Vous êtes des heures et des heures seule devant votre table et puis tout à coup, vous avez des gens devant vous, que vous ne connaissez pas, qui connaissent votre travail, qui le suivent depuis plusieurs livres. C'est comme un coup de baguette magique, vous êtes au-devant de la scène, vous ne comprenez pas vraiment pourquoi ; une fois que le livre est sorti, vous en êtes un peu dépossédée, un peu comme si quelqu'un d'autre en était responsable. Et soudain, on vous associe à cette création. C'est un curieux mélange de sensations.
Le moment des signatures est magique aussi. Vous êtes comme une fée.
Le livre ressemble à ce que vous aviez projeté ?
Non, jamais. Je suis comme emportée sur une vague qui mène à tout autre chose. Au départ, je visualise quelques images sur lesquelles je veux travailler, qui me sont fidèles et que j'ai besoin de sortir. Ensuite, il y a toute une foule d'images qui viennent de je ne sais où et qui n'appartiennent plus à ce que j'avais décidé au départ…
Y a-t-il des thèmes que vous n'aborderiez jamais ?
Les thèmes violents, je n'ai absolument pas envie de les aborder ;je trouve qu'on les aborde assez dans la vie de tous les jours. La mort, je ne voudrais absolument pas l'aborder. C'est un thème vraiment très dur, tellement triste, j'aurais du mal à parler de ce sujet.
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