Jeffers
Entretien avec Oliver Jeffers
 

Comment naissent vos livres ? Est-ce le dessin ou l’histoire qui d’abord s’impose ?

Ni l’un ni l’autre en fait. Ils arrivent souvent en même temps. (C’est ce que j’ai répondu à une animation un jour et un enfant de cinq ans l’a pris au sens littéral - un crayon dans chaque main !). Je ne me considère pas vraiment comme un écrivain. Je connais suffisamment d’écrivains talentueux pour ne pas revendiquer ce titre. Je me considère plutôt comme un artiste qui utilise les mots dans son travail, j’essaie de dire que je fais des albums, et non que je les écris et les illustre, car je trouve que c’est une façon plus juste de définir ce processus de création. Je démarre avec un concept, souvent une seule idée, puis je la développe avec des mots et avec des dessins.

Un des avantages que j’ai, je crois, par rapport aux albums qui sont écrits et illustrés par des personnes différentes, est qu’au lieu d’un texte préalable à la représentation visuelle, je peux faire en sorte que les illustrations informent le texte. Souvent le texte de mes livres, lu sans les dessins, peut sembler plat et banal, quasiment décalé, et les illustrations sans le texte, pesantes d’émotion, lourdes d’histoire. Et donc, quand les deux se rejoignent, ils se reflètent et créent un effet qui n’est ni l’un ni l’autre. Qui est sensible et touchant sans être mièvre. C’est juste pour donner une idée du processus de création. Le texte et son rapport à l’illustration dicte la composition, et inversement, ils sont donc également présents au départ du projet ; esquisses et mots simultanément, qui œuvrent ensemble, à l’unisson.

Quelles sont les techniques graphiques que vous privilégiez ?

J’ai des techniques différentes de dessin et d’illustration. Mes premiers albums étaient entièrement à l’aquarelle, pour le troisième, L’extraordinaire garçon qui dévorait les livres , j’ai eu recours à l’acrylique, à une peinture industrielle, et à des collages réalisés à partir de vieux livres récupérés, une technique sur laquelle je travaillais depuis quelque temps déjà. Pour les autres illustrations, je me suis aussi beaucoup amusé avec le crayon, l’encre et le café. Je pense vraiment que la fin justifie les moyens. Un golfeur ne fait pas son parcours avec un seul club, et chaque technique livre un message différent. Je travaille ma voix, je développe mon registre en quelque sorte, et j’affine mes outils. Récemment, j’ai commencé à utiliser des technologies numériques dans mes illustrations, mais juste comme un moyen pour arriver à mes fins. Photoshop est pour moi un outil, un moyen, au même titre que l’aquarelle et la peinture à l’huile . Je sais me servir d’un scanner, retoucher une photo, ajouter à l’occasion une ombre digitale sur un dessin fait main, et ajouter de la typo si nécessaire, mais c’est à peu près tout. J’aimerais en savoir plus. Je trouve que c’est un outil génial quand il est utilisé à bon escient. Comme je l’ai dit, j’utilise l’aquarelle pour mes histoires de ‘garçon’, tout un tas d’aquarelles, certaines remontent à mes années d’université, d’autres sont plus récentes et plus coûteuses aussi. Je me sers du premier crayon qui me tombe sous la main (mais je possède un crayon d’architecte pour les grandes occasions) et de papier aquarelle Winsor Newton’. Sinon, j’utilise ce que je trouve, toutes sortes de papier (le collage est merveilleux), des peintures acryliques ainsi que des peintures pour le bâtiment. J’adore les Letraset et les vieilles machines à écrire, la colle et le papier de verre. Une fois quelqu’un m’a parlé du syndrome Maria Carey –, – elle a une voix à une rangée de 12 octaves et elle refuse de chanter sans les utiliser toutes.

Ce n’est pas parce que vous savez faire quelque chose que vous devez le faire. La subtilité, la retenue et la discrétion   sont, à mon avis, primordiales dans une bonne illustration.

Pourquoi écrivez-vous des histoires pour les enfants ?

Par hasard, je crois. Je ne l’ai pas vraiment décidé. En tant qu’artiste, je me suis toujours intéressé à l’essence des mots dans leur relation à l’image. J’ai beaucoup joué là-dessus à mes débuts. Le point de départ de mon premier album a d’ailleurs été une série de croquis pour une exposition de peintures que je préparais à Sydney, mais le potentiel narratif était tellement puissant que je me suis incliné et l’ai laissé me porter. Avant même que je m’en rende compte, j’avais entre les mains le canevas d’un album. Et quand je m’en suis rendu compte, le passage fut facile. J’ai toujours aimé les albums, je les collectionnais, ils me servaient de référence dans mon œuvre, et je savais reconnaître un bon album. Ce sont des atouts que j’ai naturellement utilisés dans mon propre travail.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Je trouve mon inspiration partout. Dans la rue, des conversations glanées, des gens, des enseignes de vieilles boutiques, des magazines. L’inspiration est partout. Dans les bons films, les bonnes conversations, les voyages, la bonne musique, le beau design, la typographie, la vraie vie. Partout.

Ma réflexion est en mouvement permanent quand je suis sur un projet. Mon travail est essentiellement personnel, et très narratif, alors dès qu’une idée se forme dans ma tête, j’ai généralement une bonne notion de son développement visuel. Je travaille de différentes manières, en fonction de mon humeur et de l’humeur du temps. Le processus habituel commence par un grand chambardement jusqu’à ce qu’un équilibre s’amorce. Je pense que j’ai la chance d’avoir un bon sens visuel qui est aussi efficace avec le travail des autres, qu’avec le mien propre.

Un ‘ bon’ résultat peut bien sûr être totalement délibéré ou le fruit d’un accident, un livre jeté distraitement sur un autre peut suggérer un superbe spectre de couleurs.

 Voici quelques-uns de mes artistes préférés :

Edward Gorey, Maurice Sendak, Saul Steinberg, Tomi Ungerer, Edward Hopper, Tim Burton, Quentin Blake, Ralph Steadman, Sempé, Michael Sowa, John Currin, Gary Baseman, Vermeer, Julian Opie, Yoshitomo Nara, Norman Rockwell, Eduardo Recife, Mark Tansey, Alan Baker, Michael Gilette, Studio AKA, Neasden Control Centre, Lucian Freud, Eric Carle, Marc Boutavant, Cy Twombly, Peter Doig, Peter Blake, Ron Muick, Carrivagio, Chuck Close, David Hockney, Shel Silverstein John Singer Sargent, Eduard Manet, Yoshitomo Nara, Martin Kippengerger, Adrian Johnson, Mr Bingo, Neil Gaimon.

Quand vous écrivez, avez-vous un projet ou vous laissez-vous porter par une histoire ?

Un peu des deux. D’emblée, je sais à peu près où je veux aller avec une histoire, mais souvent des petits dessins ou des tournures de phrases vont modifier cette direction. Et c’est bien ainsi, sinon je ne verrais pas le potentiel.

Quel est votre mot préféré ?

Déjeuner.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je fais de l’art.

Pouvez-vous nous donner quelques réactions de lecteurs qui vous ont étonné ? Quelle est la meilleure question qui vous ait été posée ?

La réaction de cet enfant dont j’ai parlé au début de l’entretien. Je faisais une animation à Salt Lake City dans l’Utah aux Etats-Unis, et une petite fille m’a demandé si l’idée de l’histoire venait en premier ou si c’était l’illustration. J’ai répondu “Ni l’un, ni l’autre, je fais les deux en même temps”, et j’ai vu cet enfant au premier rang qui disait : “Cool”, et faisait semblant de dessiner d’une main et d’écrire de l’autre en même temps.

Avez-vous des souvenirs d’enfance, des mots d’enfants qui vous accompagnent ? Une phrase
qui vous guide ?

Oui, je me souviens d’un grand dans ma rue qui a mis un bâton entre les rayons de mon vélo et je me souviens avoir été étonné qu’une telle blague pût propulser aussi loin un être humain.

Aussi, mon grand-père m’a appris à ne jamais manger quoi que ce soit de la taille de votre tête , et je l’ai écouté.

Un film, un morceau de musique, une photo, un tableau qui vous touche particulièrement ?

 ‘Femme écrivant une lettre’ de Vermeer me vient tout de suite à l’esprit, en partie parce que c’est un des plus beaux tableaux que j’ai vu de près, mais aussi à cause de l’histoire qui l’entoure. Il y a environ 20 ans, il a été volé par un criminel irlandais célèbre, le Général, et retrouvé en assez mauvais état une dizaine d’années plus tard à Amsterdam dans une valise sous un lit. C’est n’est que lors de la restauration du tableau que l’on découvrit un trou d’épingle dans l’œil de la Femme. On put alors réfuter beaucoup de théories selon lesquelles celui-ci et d’autres tableaux de l’époque auraient été élaborés à partir de techniques de projection, et établir que la composition avait été réalisée en attachant un morceau de ficelle à une épingle pour tout composer mathématiquement. On ne l’aurait jamais su si le tableau n’avait pas été volé.

Que redoutiez-vous le plus lorsque vous étiez petit ?

Les grands navires qui chaviraient.

Qu’avez-vous conservé de votre enfance ?

Mes doigts.

Quel est le sentiment ou la sensation qui vous habite le plus souvent ?

Les brûlures d’estomac. Et la culpabilité.

Qu’aimez-vous le plus dans votre métier ? Qu’aimez-vous le moins ?

Ce que j’aime le plus dans mon métier c’est que je peux faire de l’art et que personne ne me dit quoi faire.

Ce que j’aime le moins dans mon métier c’est n’avoir personne d’autre que moi-même à qui faire des reproches quand les choses tournent mal.

Un instantané de votre table de travail.

J’ai maintenant trois endroits où je travaille, enfin, plus ou moins. Je suis toujours en train d’emménager mon atelier à New York où je viens de m’installer. Mes deux autres ateliers sont à Belfast ; l’un en haut d’un vieux moulin où le temps est le même au-dehors qu’au-dedans, y compris quand il pleut. C’est là que je fais mes peintures à l’huile et mes œuvres tridimensionnelles. C’est une grande pièce qui tolère bien la pagaille, et je ne m’en prive pas.

L’autre atelier est à l’arrière de la maison où j’ai grandi, et j’y fais mes illustrations et mes albums. Il contient 394 livres, 186 ampoules, 34 cartes géographiques, 21 pinceaux, 7 chapeaux, 3 chaises, 2 tables, 2 planches à dessins, une armoire à dossiers et une tasse de thé.

Que voyez-vous par la fenêtre depuis l’endroit où vous travaillez ?

J’ai trois ateliers et trois vues. Dans un ordre ascendant de préférence, voici à quoi elles ressemblent :

Depuis mon atelier de Brooklyn, je vois surtout des fous qui m’observent.

Depuis l’arrière de la maison de mon père, je vois le jardin dans lequel j’ai joué toute mon enfance.

Depuis le dernier étage du vieux moulin à West Belfast, je vois la ville entière. C’est spectaculaire. Je vois le temps changer au-dessus les montagnes. Par beau temps, je vois l’Ecosse.

Quels sont les livres dans votre production qui représentent des étapes importantes,
ou des tournants ou des paliers ?

  L’extraordinaire garçon qui dévorait les livres a été un palier important dans ma carrière. Je quittais le style de mes deux premiers albums , Comment attraper une étoile et Perdu ? Retrouvé ! et je prenais le risque de perdre un public qui se fidélisait. Mais je savais que je voulais à ce stade faire un autre type de livre, ne pas m’enfermer dans le genre émotionnellement chargé. C’est un livre différent par son contenu et par son style, et j’ai dû convaincre mon éditeur de prendre le risque avec moi. Pour finir, je pense que le résultat a surpris tout le monde. Je crois avoir fait un livre convaincant et achevé, mais d’une manière différente. Et comme le livre vise une tranche d’âge légèrement supérieure, j’ai non seulement conservé les lecteurs de mes premiers livres, mais j’ai aussi trouvé un nouveau public, dont des adultes qui, comme moi, achètent des livres bien faits, joliment fabriqués avec de vraies qualités esthétiques. Le livre a été sélectionné sur des blogs de graphistes et vendu dans des librairies de livres d’art, et de nombreux enfants m’ont dit que c’était leur livre préféré. Me retrouver avec un pied dans chaque monde a été un accomplissement dont je ne suis pas peu fier.