Entre l'idée de départ, le projet, la préparation et le résultat final (le livre) :
qu'est-ce qui est le plus difficile ?
Le plus dur est de trouver la chose/l'objet à photographier.
Qu'est-ce qui est le plus amusant ?
Quand j'ai assez de photos pour commencer à mettre au point le livre.
Qu'est-ce qui est le plus ennuyeux ?
Le montage, mettre les cadres autour des photos, les détails plus techniques de la maquette.
Le livre ressemble-t-il à ce que vous aviez projeté ?
Non, ils peuvent être plus beaux. L'intervention de la maquettiste précise les détails - je lui donne des photos d'une taille standard avec une maquette : elle la rendra plus finie.
Comment se renouveler dans son travail, malgré les attentes du lecteur (qui aime la répétition) ?
Je continue à regarder autour de moi, j'essaie de voir les mêmes choses d'une nouvelle façon, j'essaie de trouver de nouvelles choses à photographier. C'est ainsi que j'améliore mes photos.
Comment les réactions d'enfants influencent-elles votre travail ?
Je ne teste pas mes livres sur les enfants, jamais. Je pense à un concept, à comment je vais m'y prendre, je le fais, et je pars du principe que je ne me trompe pas. Mon travail est très intuitif.
À quel moment pensez-vous aux lecteurs quand vous faites vos livres ?
Pensez-vous aux parents des enfants (ou autres adultes) qui vont lire le livre quand vous le faites ?
Je ne me demande pas : "qu'est-ce que le lecteur va penser?"
Par contre je pense au parent, à l'adulte, au fait qu'il lira à l'enfant et qu'ensemble ils élargiront leurs perceptions.
Qu'est-ce que vous avez le plus de mal à représenter ?
Je ne sais pas. Je ne fonctionne pas ainsi. Je ne pars pas avec mon appareil photo en me disant qu'il faut que je photographie telle ou telle chose. Non. Je prends mon appareil et si je vois quelque chose à photographier, je prends la photo. En général mes photos sortent spontanément.
Est-ce dur de photographier les enfants ?
Non, je n'ai pas de mal à représenter un enfant : mais je ne photographie jamais un enfant dans son entité parce que je veux que l'enfant lecteur puisse s'identifier le plus possible au livre. Par exemple, s'il y a des pieds dans le livre, je veux que l'enfant puisse imaginer que ce sont ses pieds à lui.
Quels sont vos peintres de référence ?
Les Impressionnistes, Joyce Tennyson.
Kaléidoscope vous a fait découvrir au public français, alors que vous aviez déjà publié plus
d'une trentaine
de livres aux Etats-Unis. Comment la rencontre s'est-elle faite ?
Après avoir été voir un certain nombre d'éditeurs français, qui disaient tous que la photo était trop réelle et détruisait la fantaisie dans le monde de l'enfance - propos que je trouvais ridicules -, je suis allée voir Kaléidoscope qui était à l'époque une nouvelle maison d'édition avec une autre perception du livre de photos pour enfants. C'était une ouverture très excitante.
Des couleurs et des choses : comment avez-vous choisi les objets et comment avez-vous construit
le livre ? Comment ce livre-là est-il né ?
Depuis toujours je collectionne des objets que je pense pourront servir un jour dans un livre. Ce sont donc pour beaucoup des objets que j'aime graphiquement.
Par ailleurs, je voulais faire un livre sur les couleurs. Si j'illustrais les couleurs avec des objets, ça devenait des choses. D'où le titre. J'ai regardé autour de moi (la bouilloire est ma vraie bouilloire, j'aime sa forme classique - je n'aime pas les choses à la mode), j'ai sorti ma boîte dans laquelle je gardais ces objets graphiquement intéressants. J'ai classé les objets par forme, par couleur, par composition, par poids. (Pour les gardes, je les ai posés par terre et je les ai alignés de la même manière.)
J'aime concevoir mes livres de la manière la plus directe, la plus simple. Je ne planifie rien à l'avance. Encore une fois, mes livres sont le résultat de beaucoup de spontanéité.
Quel est le point de départ de vos livres ? Est-il différent pour chacun ?
Il n'y a pas de formule. Je pars du titre, je cherche de bonnes couleurs, de bonnes formes (la plupart de mes livres sont faits d'images prises dans la rue). Je choisis donc en fonction de mon thème. Pour assembler mes livres, je mets toutes mes photos sur la table, j'en prends deux en main, encore une fois intuitivement, pas consciemment (je ne me dis pas "là il y a un chien, il ne faut pas que je mette un chat ; là il y a du gâteau, il ne faut pas que je mette du pain").
Et c'est presque toujours ces tout premiers assemblages qui tiennent pour le projet final.
De quelle façon la photo est-elle pour vous une autre façon de voir ?
À quoi accordez-vous le plus d'importance dans ce qui vous entoure ?
Qu'avez-vous envie de communiquer aux enfants à travers vos livres ?
Pour moi les détails sont le plus important. C'est une autre façon de voir - qui aiguise ma perception et c'est ce que je veux faire passer aux enfants à travers mes livres. Je veux dire aux enfants de continuer à regarder, de faire attention aux détails, d'observer, de voir. Je veux qu'ils voient des choses qu'ils n'avaient jamais vu auparavant, de ne pas passer trop vite sur ce qui les entoure.
Noir sur blanc et Blanc sur noir ; Qu'est-ce que c'est ? et Qui sont-ils ? Ces ouvrages parfaitement réussis dans leur simplicité sont parmi les livres favoris des tout-petits. À les voir, ils semblent " évidents " ? Comment arrivez-vous à cette évidence ? Le noir et blanc, le mat et le brillant : des contrastes simples à réaliser ?
Ma maquettiste a pensé aux contrastes brillant/mat que j'ai trouvé formidables.
Les petits cartonnés ne sont pas faits avec des photographies, mais des photogrammes qui sont des épreuves photographiques positives. On pose un objet sur le papier ; on l'éclaire pour exposer le papier. J'ai toujours aimé les photogrammes, j'avais envie de me servir de cette technique.
Mon éditeur américain m'a demandé si je voulais faire quelque chose en noir et blanc ; j'ai pensé aux photogrammes. J'en ai fait de gros, mais mon éditeur les trouvait trop gros. J'ai donc fait de petits photogrammes qui étaient plus enfantins. Au même moment j'ai lu une étude qui disait que les bébés voyaient les contrastes avant de voir les couleurs. Les petits cartonnés sont aussi sortis intuitivement.
Faites-vous attention à vos éditions étrangères ? Est-ce que cela vous importe de rester chez le même éditeur étranger ?
Oui. Je suis toujours ravie d'avoir une édition étrangère. J'aimerais croire que je pourrais être plus publiée à l'étranger parce qu'il n'y a pas de mots dans mes livres : la langue n'est pas un problème. Mais ça ne marche pas comme ça.
Quel est le livre de votre enfance ?
Des contes russes, des contes d'Oscar Wilde qui étaient très importants pour moi. C'est mon père qui mes les a achetés.
Qu'auriez-vous faire si vous n'étiez pas devenue photographe ? Quels regrets en gardez-vous ?
Je ne sais pas ce que j'aurais aimé être. Je n'ai pas de regrets.
Que rêviez-vous de faire quand vous étiez petite ?
Peut-être danseuse.
Décrivez votre atelier et votre table de travail
Une grosse pagaille. Je travaille sur plus d'un livre à la fois : je peux être en train de prendre des photos pour un livre et voir quelque chose que je veux photographier pour un autre livre…
Je suis entourée de papiers, de livres, de tirages de photos, de journaux, de magazines, de coquilles d'œufs, de cailloux. Il y a un ordinateur, deux chaises que j'ai depuis des années qui mériteraient de figurer dans un musée, un téléphone et des loupes.
Sur les murs il y a un masque africain, une lithographie qu'une amie m'a faite quand Kennedy a été assassiné, un dessin au fusain d'un oiseau aux pattes maigres (qui, je trouve, me ressemble) réalisé par ma fille et que j'adore, un paysage au pastel de ma fille, un photogramme de coquilles d'œufs, et une partie d'une boîte en bois qui porte l'inscription "Tana".
À quel moment avez-vous décidé de devenir photographe ? Quel a été le moment décisif
pour votre carrière ?
C'est sûrement à cause de mon père qui avait un appareil photo : quand j'étais petite, il nous prenait souvent en photo au flash. Sinon, je suppose que c'est à l'école d'art. C'était la première année qu'il y avait un cours de photo, c'était tout nouveau, et j'ai adoré ça.
Le moment décisif ? Un jour j'ai entendu parler d'une école expérimentale new-yorkaise dans laquelle les enfants apprenaient à regarder autour d'eux à l'aide d'un appareil photo. À travers le viseur, ils découvraient tout ce qui constituait leur environnement familier, qu'ils connaissaient mais ne voyaient plus. Cela m'a donné envie de faire la même chose, de photographier ce qui m'entoure et d'inciter les enfants à ouvrir les yeux et à regarder autour d'eux, de ne rien laisser passer sans y prêter attention.
Qu'aimez-vous photographier le plus ?
Le moment qui passe. Quelque chose qui arrive et qui s'en va : attraper l'image - il faut que je l'ai. C'est excitant.
Qui vous a inspiré et influencé ?
Mes parents.
Qu'est-ce qui est important pour vous pour pouvoir travailler ?
Il faut que tout mon équipement soit en parfait état de marche.
Que faisiez-vous avant d'être photographe ?
Quand je suis sortie de mon école d'art j'ai dessiné un peu free-lance. Petit à petit je me suis mise à prendre des photos et les gens les aimaient et les trouvaient différents (c'était à une époque où l'on prenait des enfants tout mignons -, je prenais des photos d'enfants plus introspectifs, pensifs et boudeurs).
Qu'aimez-vous le plus dans votre travail ?
La liberté. Des choix, de mon temps.
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