Entretien avec Anthony Browne

Discours prononcé lors de la remise du "prix Andersen"
en octobre 2000

 

Comment naissent vos livres ? Est-ce le dessin ou l’histoire qui d’abord s’impose ?

En général, c’est comme pour une idée de film ; je fais un chemin de fer qui est une série de petits rectangles, un par page. Dans chaque rectangle, j’esquisse à grands traits une scène
et j’écris quelques mots. C’est ainsi que les images et le texte se rencontrent.

Quelles sont les techniques graphiques que vous privilégiez ?

Je fais d’abord mon trait au crayon, puis je peins à l’aquarelle.

Pourquoi écrivez-vous des histoires pour les enfants ?

Les enfants sont un public formidable, imaginatif, ils ne sont pas désabusés et (contrairement à beaucoup d’adultes) ils ont un regard averti.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Des évènements de mon enfance, des histoires vécues que les gens me racontent, des histoires que je lis, des films et des tableaux que j’ai vus, des rêves.

Quand vous écrivez, avez-vous un projet ou vous laissez-vous porter par une histoire ?

C’est l’histoire qui commande.

Quel est votre mot préféré ?

Joskin .

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? Comment êtes-vous venu au livre pour enfants ?

Je suis venu aux livres pour enfants presque par hasard. J’avais été illustrateur médical et dessinateur de cartes de vœux. Je cherchais du travail et je me suis dit que je pourrais essayer de faire un livre pour enfants. Et j’ai découvert qu’il n’y avait pas, pour moi, de meilleur métier au monde.

Y a-t-il des personnes ou des personnages qui vous ont donné envie d’écrire/d’illustrer ?

Mon père, Frank Beckwith (mon professeur d’anglais), Derek Hyatt (un professeur de dessin à l’université), et le travail de Maurice Sendak.

Pouvez-vous nous donner quelques réactions de lecteurs qui vous ont étonné ? Quelle est la meilleure question qui vous ait été posée ?

Un petit garçon m’a demandé un jour : « Est-ce que Marcel est une vraie personne ou est-ce que tu l’as inventé ? »

Avez-vous des souvenirs d’enfance, des mots d’enfants qui vous accompagnent ? Une phrase qui vous guide ?

La plupart de mes souvenirs d’enfance sont dans mes livres.

Un film, un morceau de musique, une photo, un tableau qui vous touche particulièrement ?

Ils sont trop nombreux pour être énumérés…

Que redoutiez-vous le plus lorsque vous étiez petit ?

J’avais souvent peur que quelqu’un ou quelque chose entre dans ma chambre et m’enlève.
(Ça n’est jamais arrivé !)

Qu’avez-vous conservé de votre enfance ?

À beaucoup d’égards, je suis toujours la même personne – je pense que nous le sommes tous, mais que nous le cachons derrière un léger vernis de sophistication.

Quel est le sentiment qui vous habite le plus souvent ?

Le sentiment d’avoir beaucoup de chance.

Qu’aimez-vous le plus dans votre métier ?

La liberté de travailler sur un livre qui raconte ce que je veux.

Qu’aimez-vous le moins ?

Le manque de liberté à travailler sur un livre, qui semble une menace grandissante.

Un instantané de votre lieu de travail.

C’est le jardin d’hiver qui est à l’arrière de la maison ; il y a beaucoup de vitres, donc beaucoup de lumière.

Que voyez-vous par la fenêtre depuis l’endroit où vous travaillez ?

Mon petit jardin avec un figuier et une glycine, et la cathédrale de Canterbury.

Quels sont les livres dans votre production qui représentent des étapes importantes, ou des tournants ou des paliers ?

Hansel et Gretel, Anna et le gorille, Le tunnel, Tout change, Marcel le  rêveur, Histoire à quatre voix et Mon papa.

 

 

 

Discours prononcé lors de la remise du "prix Andersen"
en octobre 2000

 

Je sais que je ne vais pas arriver à exprimer combien je suis honoré d'être ici ce soir. Quand on m'a annoncé au téléphone que j'avais gagné le Prix Hans Christian Andersen, j'ai été complètement ému. MOI ! - le Prix Andersen - ça paraissait incroyable ! On aurait dit une page sortie droit de Marcel le Rêveur - " Parfois Marcel rêvait qu'il avait gagné le Prix Hans Christian Andersen. " J'avais l'impression d'être Alice au Pays des Merveilles, tout semblait changer. J'ai eu chaud et froid, je me suis senti excité et vidé, j'étais léger et lourd, le tout simultanément. Déboussolant, mais merveilleux !

Il y a beaucoup de gens qui ne sont pas présents que j'aimerais remercier ce soir.

Mon père, qui est mort de manière soudaine et horrible devant moi quand j'avais 17 ans, a été une des plus grandes influences dans ma vie et dans mon travail.

Parfois, quand on me demande pourquoi je dessine des gorilles si souvent, je dis qu'ils me rappellent mon père, et c'est vrai. C'était un homme grand et fort qui avait été soldat, boxeur professionnel et instituteur. Il était très physique qui nous a encouragé, mon frère et moi, à jouer au rugby, au foot, au cricket, à faire de l'athlétisme - presque tous les sports. Pourtant il passait des heures avec nous à dessiner, à faire des modèles réduits et à écrire des poésies, et jusqu'à sa mort, chaque soir avant de se coucher, il nous prenait dans ses bras et nous embrassait tous les deux (pas très britannique, je crains).

Et les gorilles sont un peu comme ça - ce sont d'énormes créatures puissantes à l'aspect féroce, qui sont en fait des animaux doux, délicats et sensibles.

Eux non plus ne sont pas très britanniques.

J'ai passé mes jeunes années dans un pub dans le nord de l'Angleterre, et il paraît que je rentrais dans le bar le soir, que je me mettais debout sur une table et que je racontais aux clients des histoires d'un personnage que j'ai appelé Big Dumb Tackle. Je faisais de grands dessins remplis de minuscules silhouettes qui se faisaient la guerre - des soldats, des chevaliers ou des cow-boys. Mais il y avait toujours en arrière plan des petites blagues, des choses étranges qui se passaient qui pouvaient être totalement sans rapport avec ce qui se passait en premier plan.

Une tête décapitée pouvait être en train de dire quelque chose de drôle, un bras démembré pouvait être en train de gesticuler - je n'avais jamais entendu parler de surréalisme. (Et en fait, il n'y avait pas une grande différence avec ce que je fais actuellement dans les livres pour enfants.)

Il m'a toujours semblé vivre dans l'ombre de mon frère, Michael, qui a presque deux ans de plus que moi. Il était plus grand, plus rapide, plus fort et je trouvais qu'il dessinait mieux que moi. J'avais l'impression que je ne serais jamais aussi doué que lui. Jamais.

Je lui dois très certainement la naissance de mon personnage le plus célèbre, Marcel, un chimpanzé qui vit dans un monde de gorilles, tous plus grands et plus puissants que lui. Les enfants m'écrivent bien plus de lettres à propos des Marcel qu'à propos de tous mes autres livres. Beaucoup d'enfants semblent s'identifier à lui - ils ont l'impression que le monde est dirigé par des gens plus vieux, plus importants, que ce soient des frères ou des sœurs plus âgés, des parents, des professeurs, des policiers ou des politiciens. Je pense que beaucoup d'adultes ont cette même impression.

Une de mes lettres préférées venait d'un enfant qui me demandait : " Cher Anthony Browne, Est-ce que Marcel est une vraie personne ou est-ce que tu l'as inventé ? "

J'ai étudié le graphisme au Leeds College of Art, et j'étais très mauvais élève. J'avais envie de faire les beaux-arts, mais je pensais que je devais faire graphisme pour gagner un jour ma vie. Ce n'était pas une période facile pour moi, je me sentais très perdu - graphisme semblait vouloir dire publicité, vernis et superficialité et j'avais l'impression que le cours était destiné à ceux qui allaient diriger des agences de publicité, plutôt qu'aux gens qui étaient prêts à se salir les mains avec du fusain ou de la peinture. J'ai passé beaucoup de temps en classe de nu, à faire un dessin après l'autre, et à essayer d'oublier le monde lisse et commercial vers lequel j'étais sensé m'orienter.

Je pense que beaucoup d'adolescents traversent une période d'intériorisation morbide pendant laquelle ils sont fascinés par la maladie et la mort, et la mort prématurée de mon père a augmenté chez moi cette fascination. Du dessin extérieur du corps humain en cours de nu, je suis passé au dessin de l'intérieur du corps. En puisant dans mes vieux cours de biologie à moitié oubliés, j'ai fait une série de tableaux dans lesquels on voyait les intestins, le cœur, le foie etc. de personnes autrement normales.

J'ai quitté l'université avec un diplôme médiocre.

Pour mon diplôme de fin d'études, j'ai illustré un livre imaginaire intitulé " L'Homme est un animal ". J'ai fait quatre grands tableaux violents à l'huile et douze petits dessins sur le comportement humain, chacun accompagné d'un texte qui décrivait le comportement animal. Par exemple, un dessin mettait en avant un homme dominateur qui bousculait un homme soumis alors que tous deux marchaient dans la rue. Le texte : " Les primates en bas de l'échelle évitent d'occuper l'espace d'un aîné. "

Bien que totalement différent dans la façon d'être traité et dans le style, ce dessin a servi de base pour une illustration de Marcel la Mauviette. Il y a quelque chose dans la tension et dans la contradiction entre les mots et le dessin qui se retrouve dans mes livres aujourd'hui. Par ailleurs, le thème " L'Homme est un animal " a refait surface bien des années plus tard dans Zoo.

Il y avait dans mon cours un professeur qui m'a inspiré, Derek Hyatt (un peintre), qui a cru en moi et qui m'a encouragé dans ce que j'essayais de faire, qui a ouvert mes yeux à l'art et l'illustration, et c'est une autre personne que j'aimerais remercier ce soir.

Après avoir quitté l'université, je n'avais pas la moindre idée de ce que j'allais faire - je détestais le graphisme, et je voulais toujours être peintre mais le monde des beaux arts me semblait tout aussi commercial. Un jour, alors que je regardais subrepticement un livre intitulé " Carrières pour filles ", j'ai découvert le métier de l'illustration médicale. Ça paraissait merveilleux - le boulot parfait - la combinaison de mes deux pôles d'intérêt, le dessin et l'intérieur du corps humain. Un an plus tard, j'étais artiste médical assistant dans un hôpital-école, et je faisais des dessins explicatifs des opérations. J'ai plus appris à dessiner et à me servir de l'aquarelle que durant toutes mes années à l'université. Avant, je pensais qu'il n'y avait aucun lien avec ce que je fais maintenant.

J'avais tort.

J'ai appris une chose primordiale : à raconter une histoire en images.

La photo d'une opération raconte très peu, elle ne montre que du sang, des instruments et de la matière indéfinissable. En tant qu'artiste médical, je devais y mettre de l'ordre, donner une substance à l'opération (pas évident), découvrir et montrer ce qui était caché. C'était un travail difficile et prenant. Je connaissais très peu l'anatomie (j'avais menti pour obtenir le poste), mais c'était un excellent entraînement. Avec le temps, il m'a aussi débarrassé complètement de ma fascination morbide pour la mort et pour l'intérieur du corps humain.

Alors j'aimerais remercier l'homme qui a cru en moi suffisamment pour m'engager, et qui m'a appris le métier, Richard Neave.

J'ai compris qu'il était temps pour moi de quitter l'illustration médicale quand d'étranges petites créatures se glissaient dans mes dessins d'opérations.

Mon prochain travail fut celui de dessinateur free-lance de cartes de vœux. J'ai rencontré Gordon Fraser qui publiait des cartes modernes et innovatrices. Bien que le fait de travailler comme artiste médical m'ait débarrassé de mon obsession pour l'intérieur des corps humains, je trouvais toujours difficile de faire un dessin léger, heureux. Gordon Fraser, et le besoin de gagner ma vie, m'ont appris. Quelques-uns de mes dessins les plus commerciaux étaient franchement épouvantables - des chats avec de grands yeux, des couples larmoyants qui se mariaient - mais j'avais la liberté de faire un travail expérimental, et c'est ici, sur une période de quinze ans, que j'ai développé les gorilles, les ours, les enfants et les blagues que j'ai pu utiliser dans mes livres. Gordon Fraser s'est comporté comme un protecteur envers moi. Il a été malheureusement tué dans un accident de voiture et j'aimerais le remercier, chose que je n'ai jamais faite de son vivant, pour son amitié, son encouragement et sa foi en mon talent.

J'ai bientôt compris que je ne pouvais pas suffisamment gagner ma vie à faire des cartes de vœux, alors j'ai cherché une façon d'augmenter mes revenus. J'ai pensé que je pourrais peut-être essayer de travailler dans des magazines ou dans les livres pour enfants. À ce stade-ci, je n'éprouvais pas un désir ardent d'écrire des livres pour enfants, je pensais plutôt à la possibilité de vendre des illustrations à un éditeur. J'ai approché Hamish Hamilton, une vieille maison d'édition anglaise avec une bonne réputation, et on m'a proposé d'essayer de concevoir un livre d'images.

J'ai imaginé une histoire sans grande originalité sur un éléphant perdu dans la jungle, et je l'ai illustré avec des dessins aux couleurs vives, sans grande originalité. Je ne savais pas que l'on présentait une maquette, ou que l'on pouvait discuter avec un éditeur de ses idées, alors j'ai fait tout un livre en finissant les dessins. Une perte de temps totale.

J'ai essayé d'en écrire une autre, intitulée " Va ouvrir la porte ", un livre sans histoire, mais avec beaucoup de portes. Derrière les portes, il y avait un certain nombre d'images surréalistes. C'était un projet d'album épouvantable, mais l'éditrice, Julia MacRae, avait confiance en moi et m'a conseillé de peut-être garder quatre images, et de bâtir une histoire autour de celles-ci. C'est devenu mon premier album, " Through the Magic Mirror " (À travers le miroir magique).

Ce n'est pas un vrai album, c'est plutôt une série d'images reliées par une histoire plutôt mince. Mais il m'a permis de démarrer et il a aussi posé les jalons de mon travail à venir.

Julia MacRae allait être mon éditrice pendant vingt années, et elle m'a appris presque tout ce que je sais sur la conception de l'album. Pour ça, et pour son amitié et son soutien, je serai à jamais reconnaissant.

Quand je repense à ma carrière d'auteur-illustrateur, je me rends compte que la grande majorité de mes livres ne traitent pas, comme certains semblent le croire, de gorilles ou de chimpanzés, ils parlent d'émotions. Souvent d'enfants solitaires, d'enfants qui se sentent exclus, d'enfants tyrannisés par leurs pairs, qui se sentent jaloux ou mal aimés.

Ce sont pour la plupart des livres sérieux, mais j'essaie d'écrire et de dessiner avec humour, de finir sur une note d'espoir avec une fin parfois ambiguë. Ce que j'aime dans la conception d'un album, c'est le rapport ente les images et les mots, et comment un enfant peut faire le lien entre les deux. J'adore mettre des indices visuels dans mes livres, des indices qui nous donnent une idée de ce qui se passe vraiment dans la tête et dans le cœur des protagonistes, ce qui permet à l'image de raconter une autre histoire que celle mise en avant par les mots.

Je vais souvent dans des écoles, c'est alors que je me rappelle pourquoi j'aime tant écrire et illustrer les livres pour enfants. Les enfants sont capables de tellement de choses, plus que ce que les adultes pensent. Ils peuvent appréhender des idées complexes et sophistiquées avec une certaine aisance, ils ont une conscience visuelle bien plus affûtée que celle des adultes, ils remarquent les détails et les indices dans mes livres bien plus rapidement que leurs instituteurs ou leurs parents. Je trouve très dommage qu'on leur apprenne (du moins en Grande-Bretagne) que les images sont pour les petits enfants, et que l'éducation et la maturité impliquent nécessairement le fait de laisser les images de côté et de ne plus s'occuper que des mots.

J'ai visité des écoles dans beaucoup de pays et je reçois des lettres d'enfants du monde entier, et j'en suis venu à me rendre compte que les différences culturelles entre nous sont totalement superficielles. Nous avons tous les mêmes espoirs, peurs, luttes et joies, et je ne pourrais pas accepter ce prix sans remercier tous les enfants qui ont été touchés par mes livres, car ils m'aident à croire en ce que je fais, ils m'aident à continuer.

Tandis que je remercie tous ceux qui ont joué un rôle dans ma carrière, il ne faut pas que j'oublie tous mes éditeurs étrangers qui me sont restés fidèles au fil des ans, et particulièrement mon merveilleux éditeur mexicain, Daniel Goldin de Fondo de Cultura Economica. Daniel publie mes livres de façon formidable dans les pays de langue espagnole, et il a organisé des expositions absolument extraordinaires de mon travail dans Mexico, Guadalajara, Caracas et Bogota. J'ai été invité, avec mes dessins originaux, dans tous ces endroits, et je les ai tellement aimés, j'y ai rencontré tellement de gens merveilleux que je suis devenu un inconditionnel de l'Amérique Latine.

Merci, Daniel, pour tout.

J'aimerais aussi remercier la cellule britannique de l'IBBY qui m'a nominé (deux fois), et le jury international qui a décidé que je pouvais gagner cet étonnant prix, Sa Majesté la Reine Margrethe II du Danemark (patronne du prix) et les sponsors, Nissan.

J'aimerais terminer en vous racontant quelque chose qui m'est arrivé il y a quelques années, unes des expériences les plus excitantes et les plus effrayantes de ma vie. On m'avait demandé d'écrire et de présenter un programme de télévision sur les livres d'enfants. Je préparais alors mon livre Anna et le gorille. Le directeur a proposé de tourner un film autour d'une rencontre que je ferais avec un gorille, face à face. Nous sommes donc allés au zoo local. Il a été convenu que j'irais sans l'équipe de télévision deux fois pour que les gorilles puissent s'habituer à moi. Dès que je suis entré dans la cage la première fois, un des gorilles s'est emparé de ma jambe et m'a traîné sur quinze mètres avant de me lâcher et de se jeter contre les barreaux. J'étais totalement impuissant. Toutes les années passées à jouer au rugby ne m'avaient pas préparé à cela. L'homme le plus fort que je connais est un faiblard à côté de ces animaux. Petit à petit, les gorilles se sont habitués à moi. J'ai pu jouer avec eux ; ils ont inspecté et épouillé mes cheveux. En jouant, ils m'ont occasionnellement mordillé avec leurs puissantes dents, mais on m'avait dit de mettre des vêtements épais, alors je n'ai pas eu mal, pas trop.

Ce n'est que des mois plus tard, lorsque je suis revenu au zoo, que je me suis rendu compte combien j'avais été terrifié. L'expérience avait été tellement enivrante que je n'avais pas pensé à ma peur.

Le jour du tournage, quand je suis arrivé avec le gardien à la cage, les gorilles semblaient très agités. Ils faisaient d'étranges bruits, montraient leurs dents, leurs visages plaqués contres les grilles. Tandis que nous entrions dans la cage, un des gorilles s'est approché de moi et a fait comme s'il voulait me renifler la jambe tel un chien. C'est alors que j'ai ressenti la douleur la plus aiguë, la plus atroce que j'aie jamais connue. Le gorille avait enfoncé ses énormes crocs dans ma jambe, qui a ensuite été soulevée en l'air, puis il m'a lâché et a couru jusqu'à l'autre côté de la cage. J'étais terrifié et j'avais très mal. Mais j'étais aussi très gêné. J'avais déjà raconté aux gens de la télévision comment s'étaient passées mes deux précédentes visites, et comment j'avais joué avec les gorilles. J'étais donc là - l'équipe de télévision était restée la nuit dans un hôtel cher, les caméras tournaient et le film coûtait - comment pouvais-je dire : "J'ai trop peur pour continuer. Est-ce que je peux sortir ?" Alors j'ai dit une bêtise, j'ai ri nerveusement, et je suis allé m'agenouiller au milieu de la cage, faisant tout mon possible pour ne pas regarder la grosse tache de sang qui s'étalait sur mon jean. Le gardien était inquiet aussi, chaque fois qu'un gorille s'est approché, il s'empressait de l'éloigner. Nous avions tous deux trop peur de montrer que nous avions peur.

Au bout de vingt minutes de tournage durant lesquelles il n'y avait rien à filmer, l'équipe de télévision s'est aperçue que j'étais sérieusement blessé, et on m'a emmené d'urgence à l'hôpital.

Par la suite j'ai appris que le propriétaire du zoo s'était disputé avec la société de production concernant le règlement, et il a voulu se venger en donnant aux gorilles des pétales de roses au moment où j'entrais dans la cage.

J'aime cette image de pétales de roses et de gorilles, elle me fait penser à La Belle et la Bête.

Il paraît que ce sont des mets très prisés par les gorilles et ils devaient croire que je voulais les voler. Tandis que je quittais la cage en boitant, le gardien m'a dit : " S'il avait voulu, le gorille aurait pu vous arracher carrément la jambe ! "

L'incident ne m'a pas dégoûté des gorilles, mais je ne vais plus entrer dans une cage avec eux.

Je devrais peut-être terminer avec un remerciement envers ces merveilleuses créatures qui sont tellement comme nous, qui ne m'ont pas seulement inspiré dans la création de quelques-uns de mes meilleurs livres, mais qui m'ont aussi donné du courage.

Je dis courage, car grâce à ma visite dans la cage des gorilles, venir ici et vous parler est facile comme bonjour.