Hommage à William Steig (1907/2003)

 


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Site William Steig : www.williamsteig.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sacré "Roi du dessin humoristique" par l'hebdomadaire américain Newsweek, William Steig
a d'abord été un talentueux dessinateur de presse avant de devenir un auteur d'albums
et de romans pour la jeunesse.

Il a commencé à collaborer au New Yorker en 1930, réalisant régulièrement des dessins
(plus de mille six cents) et des couvertures (cent dix-sept précisément) pour cette revue.
Une douzaine d'ouvrages, qui rassemblent l'essentiel de son oeuvre, ont été publiés aux États-Unis.

C'est en 1968, la soixantaine venue, que William Steig se lance dans le livre pour enfants
et acquiert rapidement une stature internationale.

En semi-retraite à partir de 1990, William Steig reste cependant un auteur fécond et inspiré,
à l'imagination toujours aussi exubérante. Il met dans ses livres ce qui est essentiel à sa vie.
La couleur, par exemple.

"Je suis sûr que la couleur est bonne pour l'âme, et ceci explique, en partie, l'extrême longévité des
peintres" et aussi l'amour de la famille, de la nature, et l'humour, le rire bien sûr, "si nécessaire parce
qu'il nous aide à survivre.
Une nécessité impérieuse pour ce réfractaire aux impératifs.
"J'ai toujours eu beaucoup de mal, encore maintenant d'ailleurs, à travailler sur commande, même si c'est
une commande que je m'impose personnellement. Plus j'ai de projets et moins je suis productif. Je m'installe
à ma table de travail sans idée ni plan, et j'attends l'inspiration.
Si je suis dans un bon état d'esprit, elle finit par arriver.
J'ai remarqué que je fonctionnais beaucoup mieux
quand je n'avais pas l'obligation de faire quelque chose."

William Steig est né à Brooklyn, New York, le 14 novembre 1907, et il a grandi dans le Bronx.
Son père, un émigré autrichien peintre en bâtiment était socialiste. C'était un progressiste qui trouvait scandaleux d'être un exploiteur et stupide d'être un exploité ; les études de médecine étant trop coûteuses,
et l'intérêt pour les beaux-arts qu'il partage avec sa femme couturière bien réel, ils poussent les enfants vers des professions artistiques.

Dans cet environnement créatif, Steig développa ses prédispositions pour la peinture sous l'aile de son
frère aîné, Irwin, un artiste professionnel, qui lui donna ses premières leçons. Son imagination d'enfant
a aussi été bercée par les films de Charlie Chaplin et par de nombreux contes et légendes :
les contes de Grimm, Robinson Crusoe de Daniel Defoe, Robin des bois de Howard Pyle,
la Légende du roi Arthur et les chevaliers de la table ronde, l'opéra d'Englebert Humperdinck, Hansel et Gretel et surtout Pinocchio de Carlo Collodi.

Adolescent, William Steig exerça son talent dans le journal de son lycée en créant des bandes dessinées.

Après deux années à City College, trois à la National Academy et cinq jours à Yale School of Fine Arts, il entra dans la vie active.
"Si je m'étais écouté, a confié William Steig à David Allender du Publisher Weekly je serai devenu athlète professionnel, ou marin ou traîne savate, peut-être une sorte de clochard vagabond, peintre, ou jardinier, écrivain, voyageur, ou joueur de banjo, n'importe quoi sauf un homme riche.
Durant mon adolescence, Tahiti était synonyme de paradis, et j'avais décidé de m'y installer un jour.
J'allais devenir marin comme Melville, mais la crise de 1929 m'a obligé à travailler et je suis devenu dessinateur de presse pour faire vivre ma famille.

Mon père a tout perdu durant la grande dépression. Mes frères aînés étaient mariés, et mon jeune frère
avait dix-sept ans, alors mon père m'a dit : 'À toi de jouer.' Je ne savais rien faire à part dessiner.
Au bout d'un an à peine, je vendais des dessins au New Yorker et je faisais vivre ma famille."

Le père avait poussé ses enfants vers des domaines artistiques, et le fils, William Steig,
a fait de même avec ses propres enfants. Son fils Jeremy est flûtiste de jazz, sa fille Lucy est peintre
et sa fille Maggie comédienne.

Au tout début de sa carrière d'artiste indépendant, William Steig arrondissait ses fins de mois en faisant des travaux publicitaires, malgré l'aversion que cela lui inspirait. Puis dans les années quarante,
il se lança dans la sculpture de figurines en bois. Ses sculptures sont exposées à New York
et dans plusieurs musées de la Nouvelle-Angleterre. Il revendique aussi la responsabilité
de ces cartes de vœux "modernes".
"À cette époque, les cartes de vœux n'étaient qu'amour et tendresse. J'ai décidé de faire exactement le contraire, une carte de haine en quelque sorte, et ça a marché."

William Steig a donc commencé relativement tard à écrire des livres pour enfants, et un peu par hasard.
En 1967, Bob Kraus, un collègue dessinateur du New Yorker, était en train de monter Windmill Books,
une maison d'édition distribuée par Harper & Row.
Kraus a proposé à Steig d'écrire et d'illustrer un livre pour la jeunesse. C'est ainsi que CDB !
un livre fait de lettres puzzle, voit le jour en 1968.
Roland the Minstrel Pig, est publié la même année. C'est l'histoire d'un cochon, Roland,
qui joue du luth pour distraire les autres animaux mais quitte un jour les siens pour chercher fortune.

"Il rêvait tous les jours de gloire et de richesse, il ne pouvait plus se contenter de la vie qu'il avait menée jusqu'alors", mais sur le chemin qui mène à la gloire et à la richesse, il découvre la solitude
et le mal et il ne doit qu'à son propre talent de garder la vie sauve.
Ce premier album est qualifié d'œuvre à la fois charmante et mineure.
Pourtant dès son second livre, Sylvestre et le caillou magique, il rejoint le panthéon des auteurs de jeunesse.


William Steig s'est lancé dans le livre pour enfants avec ce même humour pince-sans-rire, à la fois caustique
et bienveillant qui avait fait sa gloire au New Yorker, et l'album reçoit la Caldecott Medal.

Sylvestre l'ânon trouve un jour un joli caillou rouge qui lui permet de faire un vœu. En rentrant chez lui pour le montrer à ses parents, il rencontre un lion et sans réfléchir il se dit que s'il se transformait en pierre, le lion ne pourrait pas lui faire de mal. Le livre a été perçu comme une métaphore de la mort
et de l'impuissance de l'enfance.

Anita Moss a écrit dans le St James Guide to Children's Writers que cet album était l'un des livres
les plus importants de la littérature américaine contemporaine :
" Steig y parle de la peur qu'éprouve tout enfant à être séparé de ses parents, mais aussi de son envie, terrifiante et irrésistible à la fois, d'être radicalement transformé, de devenir quelqu'un d'autre."


Comme chez Isaac B. Singer ou chez E. B. White, pour ne citer qu'eux, on retrouve chez William Steig
cette puissance narrative et cet amour de la langue qui font que ces livres écrits pour les enfants
peuvent être lus par tous, petits et grands.


La nature bonne et généreuse, la douceur du noyau familial, l'amitié, la force que donne la confiance en soi sont des thèmes régulièrement abordés dans son œuvre.
Les héros de William Steig sont souvent des animaux, parce qu'ils lui donnent une plus grande liberté narrative, et aussi parce que les enfants adorent quand les animaux se comportent comme de personnes
de leur entourage.
"Les enfants comprennent tout de suite qu'il ne s'agit pas d'une simple histoire, par le biais d'animaux, ils abordent des questions fondamentales, la vie sur la terre, les relations entre les hommes, ou, grâce à Monsieur Jaune et monsieur Rose, deux marionnettes en bois, le grand mystère de la création.

"Je n'ai bien sûr pas de réponse à apporter, mais j'aime bien l'idée que ces questions soient posées.
Pourquoi est-ce que le monde est monde ? Qui sommes-nous ? Ou allons-nous ?"

William Steig évite toute coloration sociale ou politique qui pourrait donner un quelconque "message"
à ses livres. C'est indirectement qu'il traite des préoccupations existentielles de l'homme.
"Mon sentiment à ce sujet est le suivant : j'ai une position, un point de vue. Mais je n'ai pas besoin
d'y penser pour l'exprimer. Je peux écrire sur n'importe quel sujet et mon point de vue apparaîtra.
Alors quand je suis à ma table de travail, mon intention consciente est de raconter une histoire au lecteur. Et le reste vient tout seul."

En 1972, Steig publie son premier roman pour enfant, Dominic, dont le héros, un chien, est une sorte de roi Arthur des temps modernes. L'expérience le ravit au point qu'il enchaîne l'année suivante avec un autre roman pour enfants The Real Thief, qui parle d'une oie nommée Gawain.
Viendra ensuite L'Ile d'Abel, l'histoire d'une riche et oisive souris edwardienne qui échoue
sur une île après un violent orage. Comme Robinson Crusoé, la souris apprendra à survivre, et à apprécier chaque instant de la vie.

Un autre personnage de souris apparaît dans La Surprenante histoire du docteur De Soto.
Il s'agit cette fois d'un dentiste très inventif qui utilise une échelle et un treuil pour ses grands clients.
Un jour, il brave ses principes et accepte de soigner un animal qui représente un réel danger pour lui, un renard en pleine rage de dent. Le renard ne peut bien sûr pas s'empêcher d'imaginer le bon goût qu'aurait
ce dentiste sous ses crocs. Mais le docteur De Soto n'est pas un idiot, et pour éviter tout dérapage, il colle la mâchoire du renard.

Caleb et Kate
est le premier d'une série de livres dont les personnages principaux sont des humains.
"Caleb le charpentier et sa femme tisserande s'aiment, mais ils ne s'aiment pas à chaque instant."
C'est ainsi que débute ce livre qui parle de séparation, de perte, de quête, et des retrouvailles heureuses
d'un couple qui s'aime.
"Certains aspects de la littérature enfantine me laissent perplexe. Par exemple ces livres
qui ne sont ni de l'art, ni de la littérature, ni de l'histoire, ni de la philosophie. Le fait que les enfants
les aiment ne prouve pas qu'ils soient bons. Les enfants aiment aussi des choses stupides, pleines de
violence gratuite. Chaque enfant est un génie potentiel en même temps qu'un voyou en puissance."

Le style de William Steig est toujours élégant, souvent littéraire et jamais condescendant. Si les mots sont parfois "recherchés", c'est simplement pour élargir le vocabulaire du jeune lecteur. Quant aux sons, William Steig sait à quel point les enfants qui abordent le langage adorent les sons les plus étranges.
"Yibbam sibibble
! dit l'os dans Histoire d'un os prodigieux, adoonis ishgoolak keebokkin yibapp ! Scrabboonit !"

Au-delà des sons il y a aussi une utilisation à la fois riche et merveilleusement rythmée
du langage. Ses livres plein d'humour et d'esprit sont autant d'hommages à l'imagination, au langage, à la nature et à l'art.
"L'art, dont fait bien sûr partie la littérature de jeunesse, a ce pouvoir de transformer n'importe quel endroit
de la terre en centre de l'univers ; contrairement à la science, qui nous donne l'illusion de comprendre des choses auxquelles en réalité nous ne comprenons rien du tout, l'art nous aide à appréhender la vie tout en préservant son mystère, l'art stimule notre capacité d'émerveillement, notre sens de l'aventure, notre joie de vivre."

Comme William Steig, ses personnages revendiquent un droit inaliénable au bonheur, ils savourent les menus plaisirs que leur offre la vie : Perle, l'héroïne de l'Histoire d'un os prodigieux, s'assied dans la forêt au retour
de l'école : "le printemps était si éclatant, le vent tiède l'enveloppa
si tendrement qu'elle eut presque l'impression de se transformer en fleur… 'J'aime tout au monde', s'entendit-elle murmurer."

William Steig explique comment il commence une histoire.
"Avant toute chose, je décide qu'il est temps d'écrire une histoire.
Puis je me dis 'qu'est-ce que je vais dessiner cette fois ? Un cochon ?
Une souris ?' Ou bien : 'J'ai fait un cochon la dernière fois, cette fois je vais faire une souris.' Et je commence à dessiner… je musarde sans savoir où je vais. Parfois, c'est une simple image qui inspire toute l'histoire, comme pour Amos et Boris par exemple."

Amos, le souriceau fasciné par la mer qui découvre l'amitié sous les traits de Boris le baleine.
"Jour et nuit, Amos montait et descendait le long des vagues grosses comme des montagnes, et il se sentait empli d'étonnement et d'amour pour la vie."

Ou bien un sentiment très violent, comme dans Basile boude, où un petit garçon, persuadé que sa famille ne l'aime plus, décide de bouder tous les humains.
"Le monde était contre lui, donc lui était contre monde."

Ou encore un papa très laid et une maman très laide qui donnent le jour à un petit encore plus laid qu'eux deux réunis. C'est l'histoire de Shrek ! le monstre vert qui quitte le logis familial pour trouver une âme sœur
aussi repoussante que lui.

La recette de William Steig ?
"J'ai vraiment aimé mon enfance. Je pense aussi que j'aime les enfants plus que la moyenne des gens. Je peux me détendre avec eux, bien plus qu'entouré d'adultes. Je suis quelqu'un de timide, c'est un problème que je traîne
depuis toujours. Les enfants sont sans détours, sincères, authentiques.
Après trente ans, on doit renoncer à être un enfant. Vouloir rester jeune à tout prix vous fait vieillir plus vite encore. J'aime à penser que j'ai gardé un peu de cette innocence. Et puis, je suis probablement trop bête pour faire autre chose."

Parmi ses derniers ouvrages, il y a l'irrésistible Wizzil, illustré par Quentin Blake, une histoire d'amour déjanté et d'humour grinçant, Drôle de pizza, tendre, imaginatif et joyeux câlin écrit et illustré par Steig et bien sûr l'ultime, Quand tout le monde portait un chapeau publié en 2003, l'année de sa mort.
C'est peut-être son livre le plus émouvant, parce que l'auteur y raconte sa propre histoire, celle d'un enfant du Bronx devenu l'un des plus grands artistes américains.

 

Ce texte a été rédigé par Élisabeth Duval à partir d'articles et d'entretiens publiés sur le site de William Steig.

 

Albums publiés chez d'autres éditeurs en France
L'école des loisirs
L'Ile d'Abel (2003)
Dominic (2003)
Flammarion Jeunesse
Salomon, le clou rouillé (épuisé)
Sylvestre et le caillou magique (épuisé)

Le Voyage en carriole de Palmier le fermier (Flammarion Jeunesse)

Galerie Martine Gossieaux
Quand tout le monde portait un chapeau (2003)

Gallimard Jeunesse
Amos et Boris (2002)
Caleb et Kate (1999)
Irène la courageuse (1998)
Zéké (1997/épuisé)
La Surprenante histoire du docteur De Soto (1993)

Mango
Shrek !
adapté au cinéma par les studios DreamWorks,
Pocket Jeunesse
Monsieur Jaune et Monsieur Rose (2002)